mardi 20 janvier 2009

Kajukenbo : un parfum Hawaïen de créativité entre l’empire du milieu et le pays de soleil levant ! de Didier Rambaud


« Ka » pour Karaté
« Ju » pour Judo Ju-jutsu
« Ken » pour Kenpo
« Bo » pour Boxe Chinoise

Selon l’encyclopédie des arts martiaux et des sports de combat de Patrick Lombardo, c’est en 1975 que la France découvrit le Kajukenbo lors de la compétition France/Etats-Unis organisée par l’Union Française de Karaté. Lors de cet évènement, Randy James 1er Dan de Kajukenbo époustoufle les spectateurs de Coubertin par sa virtuosité en combat.
Pourtant, à regarder de plus près l’histoire de cet art martial, celui-ci apparaît comme un système de self défense dynamique, réaliste et évolutif plutôt qu’un sport de compétition. Cela dit, l’un et l’autre ne sont pas antinomiques puisque finalement cet art venu du pays du surf est entré dans notre hexagone par le biais du jeu d’opposition.
Comme les cinq doigt d’une seule et même main …
A l’origine pourtant, laquelle se perdure jusqu’à nos jours, le Kajukenbo - créé entre les années 1947 et 1949 sur l’île d’Hawaï – tire ses caractéristiques techniques et philosophiques sur un pragmatisme lié à l’auto défense.
Cette orientation très marquée se retrouve dans la volonté et le travail en commun des cinq experts en arts martiaux suivants :

 Peter Y. Y. CHO expert du style TANG SOO DO
 Frank ORDONEZ expert de JU JUTSU SEKEINO
 Joseph HOLK expert de Judo KODOKAN et de DANZAN RYU JU JUTSU
 Clarence CHANG expert du style SIL LUM PAI GUNG FU
 Adriano D. EMPERADO Expert en KEMPO et en ESKRIMA

De ces pères fondateurs Sijo Adriano EMPERADO a marqué fortement de son emprunte ce style dont les pratiquants sont souvent considérés - selon le terme consacré - comme les moutons noirs des arts martiaux (Black sheep of the martials arts) par leur kimono noir et leur pratique originale qui renouvelle de manière singulière l’ensemble des techniques martiales.
Plus et moins que l’ensemble des parties !
Le Kajukenbo est un véritable système de synthèse dans le sens où, dans un ensemble de techniques et d’exercices fondamentaux, la pratique reste ouverte à tout élément pouvant concourir à améliorer la relation entre le pratiquant et son efficacité. Le praticien dans l’identité de son style voire plus encore dans l’esprit du geste qui fonde son Kajukenbo s’en trouve être plus que l’ensemble des éléments techniques qu’il a appris et moins à la fois. C’est bien dans la relation avec la situation de défense que le Kajukenbo prend toute sa dimension : les éléments techniques se combinent dans une véritable alchimie du geste juste, du mouvement fluide et de la précision des impacts.
Cette combinaison s’acquière notamment par les sets de coordination et par la multiplicité des frappes qui en découlent, lesquelles s’appuient sur un rebond incessant comme les vagues sur le ressac des plages de l’île d’Hawaï.
Les sets de coordination (si tant est qu’il nous est possible de les décrire sans les voir !) sont par analogie au Kajukenbo ce qu’est le chi sao au Wing Chun, le tui shou au Tai Chi Chuan … Plus que de simples techniques qui mettent en jeu le corps dans le rapport à l’autre, ses exercices sont le ciment, le lien qui permet de se créer une identité dans sa pratique. Ils apparaissent comme un élément moteur de l’apprentissage de l’esprit du Kajukenbo. D’ailleurs, le Kajukenbo privilégie les entraînements à deux où Tori et Uke sont sans cesse sollicités dans l’optique de préparer au mieux la notion de combattre c’est à die de se battre avec et non contre son opposant.
Dès lors, le pratiquant de Kempo Hawaïen est un créatif. Il suffit de voir le Kajukenbo de Sijo Angel Garcia pour comprendre la capacité de cette école de combat à engendrer au sein d’une même famille des fils différents !
Un diamant aux multiples facettes
Le Kajukenbo est ainsi un système qui comme, un diamant, se compose de multiples facettes ; une pierre précieuse donc qui engendra – pour ne citer qu’eux - le style Wun-Hop-Kuen-do de Al Dacascos ou encore celui de Joseph Albuna, tous deux disciples de Sijo Emperado mais qui ont laissé libre cours à leur influence et leur sensibilité respective : Chuan fa pour le premier et Kempo Karaté pour le second.
C’est ainsi qu’en France comme dans le monde, nous retrouvons cette diversité.
Introduit en 1998 par César Gomez et moi-même lors de la venue de Sijo Angel Garcia au club de MNM Boxing sur Colomiers (Haute-Garonne) où j’enseignais la self défense, le Kajukenbo a une fois encore tracé des chemins de traverse.
L’organisation du Kajukenbo Self Défense Institut de Sijo Angel Garcia est représentée actuellement par Messieurs Diaz, père et fils.
Quant aux initiateurs de la première association française de Kajukenbo qui représentait Sijo Angel Garcia, nous avons fait reconnaître à la FFKAMA le Kempo Hawaïen Kajukenbo Ryu comme style de Kempo en décembre 2004.
Depuis lors nous oeuvrons pour apporter notre pierre à l’édifice du Kempo Hawaïen en nous rappelant cette phrase de Sijo Emperado :
« Si un élève veut apprendre d’autres techniques je lui dis toujours : si tu crois que c’est bien pour toi d’apprendre un autre style pour te développer et t’améliorer, fais-le et bonne chance, mais n’oublie pas ton arbre généalogique, n’oublie pas tes racines. » (Budo International, Numéro 68, page 8)
Le carré magique ancestral : une source d’innovation
Lorsque l’on parle d’édifice, il est important de pouvoir en apercevoir les fondations.
Selon l’ouvrage de Sijo Angel Garcia (Coleccion Cinturon Negro, Editorial Eyra S.A.), la généalogie du Kajukenbo - entre sa source initiale dans l’art du temple Shaolin et celle de son fondateur en tant qu’Ecole – s’appuie sur le Shorinji Kempo (Japon), le Shaolin Chuan Fa d’Hawaï de Hoon Chow, le Kosho Ryu Kempo de James M. Mitose et le Chinese Kempo de William Kwai Sun Chow.
Ce dernier semble avoir apporté de nouvelles bases au développement du Kajukenbo. « William K.S. Chow avait appelé son système le « kenpo Chinois » et pour le différencier du Kenpo de Mitose, il avait développé un style avec des mouvements circulaires et linéaires, avec des coups aux zones vitales du corps sous une forme explosive » (Article de Sonia Vargas, KSDI Europe traduction de César Gomez et Elsa Valey)
Ce point historique montre – s’il en est encore besoin – l’extraordinaire capacité des pratiquants de Kajukenbo à proposer des innovations dans leur art, dénotant un état d’esprit d’ouverture et de non conformisme.
Le melting-pot que représente Hawaï doit avoir en cela une influence sur cette composante interculturelle laquelle semble d’ailleurs être le point d’encrage du Kempo dans son sens générique.

Joseph Albuna dans un interview du numéro 7 du magasine Budo International précisait quant à la création du Kajukenbo : « Le style de Mitose, et même celui de Chow, ne suffirent pas à Emperado, c’est pourquoi il fit des recherches dans d’autres styles, dans le judo, le ju jutsu, le kung fu, voilà la raison pour laquelle ces cinq personnes se sont réunis, afin de créer quelque chose de fort, quelque chose dont elles étaient sûres que, le cas échéant cela pourrait les protéger efficacement dans la rue » (Budo International numéro 7, page 39).
Et Joseph Albuna de rajouter : « Sijo Emperado est intelligent, son intelligence est due à son ouverture d’esprit. » En effet, s’il y a un maître mot qui pourrait caractériser le sens du Kempo c’est bien celui finalement de l’équilibre entre « Tradition » et « Modernité » dans le sens où comme le disait Ed Parker, le créateur le l’Américan Kempo : « je voudrais dire que 85% de ma méthode vient de ma propre pratique, de ma propre création. J’ai toujours été un « rebelle » c'est-à-dire que je ne me suis jamais conformé à la tradition.» (Karaté Bushido, numéro 177, page 68)

Le Kempo ouvre ainsi la perspective de pouvoir être un « rebelle » entre guillemet c'est-à-dire de pouvoir, par un entraînement régulier et un état d’esprit ouvert aux autres pratiques, œuvrer en s’appropriant pleinement l’enseignement des anciens mais aussi et surtout, en y apportant sa touche personnelle. A propos de l’Ecole de James Mitose, Ed Parker qui n’avait pas les mêmes approches vis-à-vis de l’utilisation des projections en self défense n’en disait pas moins : « je le respecte parce qu’il a établi de l’ordre dans l’enseignement des bases, ce qui a été vraiment important pour l’évolution de notre art. » (Budo International, Numéro 19, page 45).
Respect, voilà peut être finalement le seul maître mot de tout discours dans la mesure où nous entendons par ce terme fort polysémique, le fait de reconnaître l’identité de chacun dans sa pratique martiale au sein de la Famille : Ohana en Hawaïen.
La grande Famille du Kempo Hawaïen
Nous l’aurons compris, Hawaï est une Ohana et elle a engendré une pratique martiale fort singulière où finalement lorsque l’on regarde de manière plus globale, le Kajukenbo est lui-même une branche d’une arborescence dont les racines puisent ses ressources dans l’histoire de cette culture.
Ce carrefour des civilisations, point névralgique de la rencontre des populations venues de Chine, de Corée, du Japon, des Philippines … n’a fait que renforcer sur l’île, une interpénétration des conceptions différentes de l’art du combat ; une île perdue entre le bleu immense du ciel et du pacifique mais surtout en fait, un continent lorsqu’il s’agit de la diversité des arts martiaux.
Ajoutons à ceux déjà fort connu dans d’autres parties du monde, l’art du Lua c'est-à-dire l’art du combat spécifiquement Hawaïen.
S’il s’avère que cet art martial a d’une part été interdit sur l’île en 1880 et a fait l’objet d’un enseignement finalement confidentiel, il est tout de même fort probable que certaines techniques se soient mélangées au Kempo d’Hawaï. Au même titre que l’archipel indonésien où nous pouvons retrouver un savant mélange entre les arts martiaux Philippins (Eskrima), Indiens (Kalaripayat), Chinois (Kuntao) … jusqu’au Jo Go Di Pao (l’art du bâton portugais), l’archipel Hawaïen n’a pu rendre imperméable la divulgation du Lua. Bien que réservé aux autochtones, cet art ancestral a manifestement fait l’objet d’un enseignement à des non Hawaïen. C’est ainsi comme l’indique Sol Kaihewalu – Grand Maïtre de Lua – que le professeur Henri Okazaki - qui introduisit le Ju jutsu sur l’île - fut initié au Lua dans les années 1900 et l’a enseigné à certains de ses élèves. (Budo International, numéro 40, Page 41)
Sol Kaihewalu enseigna aux pilotes de l’US airs Force les techniques de Lua de 1955 à 1959 en Allemagne de l’Est sans qu’il n’est précisé la provenance de sa self défense. Dès lors, nous pouvons faire l’hypothèse que par exemple Joseph Holk, élève de Henri Okazaki et l’un des fondateurs du Kajukenbo reçu d’une part dans son apprentissage des techniques de Lua et d’autre part, les intégra dans la réalisation en commun du Kajukenbo.
En tout état de cause, au-delà de toutes hypothèses, le Kempo Hawaïen ne serait s’enfermer dans une seule voie au risque de faire sienne cette phrase que l’on attribut à Bouddha : « Si quelque chose doit être fait, qu’un homme le fasse, qu’il s’y attaque vigoureusement ! Le voyageur nonchalant ne fait qu’éparpiller plus loin la poussière de ses passions. » (Les étonnants secrets des maîtres de l’extrême orient, Robert Collier, SIP, Page 149)
Si le Kempo Hawaïen ne peut vivre que par le cœur, il a aussi toute sa raison d’exister en faisant sien la qualité première de toute philosophie : l’étonnement.
Etre curieux du lendemain, voilà la force du Kempo Hawaïen ... de la racine à l’ensemble de ses branches …

Didier RAMBAUD

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